jeudi 1 octobre 2015

Joie


Verre amer est celui que l'âme aimante boit seule. Hélas il n'est de réussite ou de plaisir individuel qui ne soit à l'image de ce verre ? Car un convive conscient peut-il s'abstenir de penser à la soif de son frère ? On ne saurait ainsi faire cohabiter sous un même palais une conscience vive et une appétence pour le plaisir égoïste ! 

C’est en islam le critère de la probité (îmân) vis-à-vis du dépôt de confiance qu’est l’esprit, c’est-à-dire la conscience. Le Prophète a dit en effet : « N’est point digne du dépôt de confiance (mu’min) quiconque est rassasié tandis que son voisin a faim. » ; « Nul n’est véritablement digne du dépôt de confiance (mu’min) tant qu’il ne souhaite pas à son frère ce qu’il se souhaite à lui-même. »

Mais alors, est-il en ce bas monde une source de joie non altérée par l'amertume de l'absence d'un partage universel ? Est-il un objet de joie indépendant d'un quelconque bénéfice individuel. Sur ce sujet, le Coran déclare : « Dis : « de la largesse (fadl) de Dieu et de Sa miséricorde (rahma) : qu’ils tirent joie de cela ! C’est préférable à ce qu’ils amassent. » » (Yûnus, 58)

En arabe, le mot fadl exprime un excédant : un débordement de bien. On le traduit souvent par faveur. Quant à la miséricorde, elle est par essence une acceptation de l’imperfection, une disposition à prendre en pitié les êtres dans leur petitesse et dans leur faiblesse.
Ces deux termes comportent ainsi en essence les deux pôles de l’amour : l’amour de donner et l’amour de recevoir ; l’amour de produire et l’amour de contempler ; l’amour d’agir et l’amour de pardonner. C’est ce que l’on retrouve en ce passage coranique : « Ô vous qui vous qui avez fait preuve de probité (îmân), s’il en est parmi vous qui se désengagent de leur observance (dîn), Dieu fera venir des gens qu’Il aimera et qui Lui voueront amour en retour, tendres avec les probes (mu’min) et fermes avec dénégateur (kâfir). » (Mâ’ida, 54)

Quel que soit le pôle vers lequel tend un amour, il est toujours un lien à ce qui nous est extérieur, dans un mouvement de spirale revenant toujours au centre. Son cercle le plus restreint embrasse la personne; puis il embrasse la famille ; puis il embrasse le genre humain ; le règne animal, végétal, minéral et toute l’existence. Rien ne sort de l’amour, et toute joie en procède. Mais la joie égoïste est fatalement la plus pauvre et la moins pérenne, à la mesure de son cadre étroit.
 Aussi, la joie nécessite-t-elle l’effacement, la transparence. Car c’est l’opacité qui réduit la vue et la circonscrit en l’individu. S’effacer, c’est polir le verre, et c’est donc voir plus loin. Devenir transparent, c’est élargir son champ d’amour et s’ouvrir à une source de joie sans limite.