lundi 16 juin 2014

L'éloge du Prophète de Ka'b Ibn Zuhayr


Ka‘b faisait partie d’une famille de poètes[1], et il était lui-même un des poètes les plus talentueux de son époque. Mais à l’apparition de l’islam, il employa d’abord son art à satiriser le Prophète. Lorsque celui-ci revint de l’expédition d’Al-Tâ’if, en l’an 8 de l’hégire, Jubayr, le frère de Ka‘b, envoya un courrier à celui-ci pour l’informer que l’Envoyé de Dieu avait fait tuer un homme de La Mecque qui médisait de lui et le maltraitait, si bien que tous les poètes qurayshites avaient pris la fuite. Il lui disait dans son message : « Si tu tiens à la vie, rends-toi sans tarder chez l’Envoyé de Dieu, car il ne tue jamais un homme se présentant à lui repentant. Sans quoi, enfuis-toi bien loin. »

Les deux frères s’échangèrent ainsi des missives et Ka‘b finit par se sentir cerné. Craignant pour sa personne, le poète se présenta à Médine. Il descendit chez un homme de Juhayna. Au matin, son hôte alla accomplir la prière de l’aube avec le Prophète. Lorsque celui-ci s’apprêtait à partir, il fit signe à Ka‘b de se lever et d’aller lui parler. Le poète alla le trouver aussitôt, s’assit avec lui et lui prit la main. L’Envoyé de Dieu ne le connaissant pas. Ka‘b lui dit : « Envoyé de Dieu, Ka‘b Ibn Zuhayr est venu te demander protection. Il se repent et consent à embrasser l’islam. Es-tu disposé à accéder à sa demande si je le fais venir à toi ? » « Oui ! » répondit-il. » « Eh bien ! s’exclama le poète, je suis Ka‘b Ibn Zuhayr ! » Un musulman médinois lui sauta dessus et demanda permission de lui trancher la gorge. Mais l’Envoyé de Dieu lui dit : « Laisse-le, il vient se repentir et renoncer à son comportement passé. » C’est à ce moment-là que Ka‘b récita son très célèbre poème :

Souâd est loin, ô peine ! Et mon cœur éperdu[2]
Aux rigueurs de son joug est à jamais rendu ;
Il ne trouva payeur de son vœu fait esclave
Pour le rachat d’une âme en l’amoureuse entrave.
[…]
            On m’a fait parvenir qu’à mon encontre, hélas !
Le Messager de Dieu a émis des menaces !
Pourtant je peux confiant aspirer à sa grâce.
Eh ! Puisse l’intuition te venir de Celui
Dont tu tiens le Coran en don pur et gratuit,
Lequel exhorte l’homme et l’informe et l’instruit !
Car je n’ai point fauté, que les vœux ne t’égarent,
Des êtres médisants, envieux à mon égard,
Même si sont nombreux les fielleux racontars.
Sur moi, si âprement, on jeta l’anathème ;
J’entendis et vis tant, qu’un éléphant lui-même
En frémirait de peur, à moins que de l’élu
Il n’obtienne le gage d’un durable salut. 
Jusqu’à ce que ma main, en gage d’allégeance,
Serra celle de qui se peut craindre vengeance,
Et qui ne dédit point les propos qu’il avance.
À lui parler, au vrai, j’appréhendais le pire.
Tu vas être sondé je les entendais dire,
Par un lion redouté, d’entre les fauves, gare ! –
Dont l’antre au sein des bois se situe à ‘Aththar.
            […]
Le Messager de Dieu est un sabre acéré,
D’un de ces fers divins de son fourreau tiré,
Dont par l’éclat nos voies se trouvent éclairées.[3]

Dans le même poème, il faisait ensuite l’éloge des musulmans mecquois émigrés, parce qu’à sa venue ceux-ci avaient tous dit du bien de lui. Ce faisant, il en profitait pour critiquer allusivement les médinois dont l’un des leurs avait demandé au Prophète l’autorisation de le tuer :

Ils vont d’un preste pas tels des chameaux ambrés,
Prêts à lutter quand fuient les nabots basanés !

Mais lorsqu’il embrassa l’islam, il fit également l’éloge des médinois, revenant sur sa conduite excessive à leur égard :
           
Si l’un de vous aspire à une noble vie,
Qu’il cultive le lien d’augustes médinois !
Leur très haute vertu ils ont en héritage :
Bon sang donne bon sang, selon l’humain usage ![4]




[1] Son père était Zuhayr Ibn Abî Salma, un très illustre poète antéislamique.
[2] Le poème commence ici par un prologue galant, comme il était d’usage chez les poètes de l’époque, quel que soit le propos du poème. Les poètes plus tardifs, pour la plupart, évitèrent ce prologue dans l’éloge du Prophète, le trouvant peu séant au sujet.
[3] Cf. Éloges du Prophète, Idrîs de Vos, op. cit., pp. .
[4] Après l’avoir écouté, l’Envoyé de Dieu le revêtit de sa tunique en signe de contentement. Cette tunique, « burda » en arabe, donna son nom à ce poème qui devint un modèle du genre. On raconte que la tunique du Prophète demeura dans la famille de Ka‘b jusqu’à ce que Mu‘âwiya, premier calife Omeyyade, l’achetât ; puis qu’elle fut transmise en héritage aux califes de sa dynastie, et de la suivante, celle des Abbassides, et même, dit-on, jusqu’aux califes ottomans. Pour plus d’information sur cette histoire, cf. Éloges du Prophète, Idrîs de Vos, op. cit., pp. .

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