dimanche 29 juin 2014

Amour et souvenir

Au souvenir de Dieu on me dit employé.
Il faudrait que mon cœur pût d’abord L’oublier !

Ta mémoire, la vie, donne à mon âme et ôte.
Si je n’avais de Toi une opinion si haute,
Je ne saurais, Seigneur, le souffle recouvrer.
Oui, je vis d’espérer et meurs de désirer :
Tant de fois à la mort je me suis vu soustraire !
J’ai bu l’amer amour, sachez, verre après verre,
Mais son vin ne tarit ni ne me désaltère.
Ah ! Si l’Image aimée s’offrait à mon regard !
Ou bien est-ce mes yeux qui souffrent de ne voir ? [1]

                                   Abû Yazîd al-Bistâmî

Pour qu’il y ait nostalgie, il faut qu’il y ait souvenir (dhikr), fut-il profondément enfoui. Le Coran affirme que la plus haute forme d’adoration consiste précisément à ce souvenir que nous allons préciser : « Accomplis La prière. La prière condamne la turpitude et les actions détestables. Et le souvenir de Dieu est plus grand encore. »[2]

[...]

Le souvenir est également lié à l’amour en cela que les deux se confortent. L’amour force le souvenir et le souvenir entretient l’amour. Abû Hamza al-Baghdâdî al-Bazzâz dit à ce sujet : « Tu ne saurais L’aimer sans te souvenir de Lui ; tu ne saurais te souvenir de Lui sans qu’Il te fasse goûter la saveur de ce souvenir ; et tu ne saurais goûter à cette saveur et te préoccuper ensuite d’un autre que Lui. »[1]

Le souvenir de Lui exclusif implique à l’évidence l’oubli du moi, lequel fait partie de ces « autres que Lui ».
En commentaire de la sagesse d’Abou Madyan suivante, « Le dhikr, c’est la contemplation de la réalité divine et l’anéantissement de la nature humaine », le Cheikh al-‘Alawî déclare en ce sens :

Le dhikr amène celui qui le pratique à contempler la réalité divine et à se dépouiller de sa nature humaine. C’est une extinction totale et une annihilation en acte [de la substance individuelle]. Pour cette personne, les causes secondes disparaissent, le voile se déchire, et les langues sont réduites à l’impuissance : « Les voix s’abaissent en présence du Miséricordieux, et tu n’entendras qu’un murmure[2] ». Tout repère spatial disparaît, ce qui semblait évident est réduit à néant, la conscience individuelle est éliminée et les secrets sont dévoilés, à tel point que l’invoquant ne sait plus s’il est lui-même l’invoqué ou l’invoquant. Le sultan des amoureux[3] à dit en ce sens :

Entre nous, le discours à la deuxième personne est suspendu ;
Et cette suspension a fait cesser toute distinction.[4]



[1] Al-Sufiyyûn wa arbâb al-ahwâl, p.121.
[2] Coran, 20 : 108.
[3] Surnom d’Ibn al-Fârid.
[4] La traduction de tout ce passage est empruntée à l’ouvrage de M. Chabri et J. Gonzalez, Sagesses célestes, p.178.




[1] Abû Yazîd al-Bistâmî, Al-majmû‘a as-sûfiyya al-Kâmila, Muhammad ‘Abbâs, p.116.
[2] Coran, 29 : 45.

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